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19 avril 2007 4 19 /04 /avril /2007 22:44

Quand on s’est promené dans Paris, et que l’on a passé en revue ces boutiques étincelantes de dorure, aux marbres précieux, aux glaces richement encadrées, véritables salons où le chaland confus n’ose pas entrer, et dont il s’éloigne avec son argent, on s’arrête avec plaisir devant le modeste étalage de la fruitière. Rien n’est plus frais, et ne repose plus agréablement les yeux et la pensée.

Malgré le désordre apparent de l’humble boutique, un ordre secret a présidé à l’arrangement des fruits et des légumes. Ils pendent en grappes, se réunissent en gerbes, s’élèvent en pyramides, ou gisent confusément épars. Des carottes éclatantes, des oignons, et de longs poireaux verts et blancs encadrent la devanture comme d’une riche guirlande. Plus bas s’étalent, suivant la saison, des bottes de navets ou d’asperges, des aubergines et de gros choux cabus qui contrastent avec leurs frères aristocratiques, les élégants choux-fleurs. Derrière cette espèce de rempart s’abritent tour à tour les petits pois, les haricots dans leur cosse fragile, les cerises, les groseilles et les framboises ; tandis qu’en dehors, près de la porte, un potiron, gardien muet et peu vigilant, pose gravement sa masse rabelaisienne sur un escabeau boiteux.

A ces produits de nos climats que manque-t-il, pour être admirés, qu’une origine exotique ? Et pourtant les tropiques, si fiers de leurs bananes, de leurs dattes et de leurs ananas, ont-ils des fruits plus savoureux et d’un ambre plus flatteur que nos pêches et nos abricots, plus vermeils que nos pommes d’api, plus parfumés que nos fraises des bois, plus rafraîchissants et mieux colorés que nos groseilles et nos cerises ?

Tous ces trésors sont placés sous l’œil et sous la main des passants, à la portée des voleurs, auxquels la fruitière n’a pas l’air de songer. Sa noble confiance fait honte aux précautions des autres marchands. Ceux-ci ont de mystérieux tiroirs et de sombres cartons. Ils se cachent, avec leurs marchandises, derrière des grilles en fer et des treillis ; la fruitière mettrait ses fruits dans la rue. Tout lui est bon pour étalage, et sa fenêtre incessamment ouverte, et le devant de sa porte, et les chaises qu’elle expose au dehors chargées de provisions. On la voit qui s’agite, qui passe et circule avec facilité, et retrouve sa route à travers ce labyrinthe de légumes. Si mêlés qu’ils soient, sa main sait où les prendre au besoin, son pied ne les heurte jamais ; et d’ailleurs qu’en résulterait-il ? Excepté pour ses œufs, elle ne craint pas la casse.

La fruitière est un des types de Paris. Toutefois ne la cherchez pas dans le Paris élégant. On voit à la Chaussée d’Antin, aux environs de la Bourse et de la place Vendôme, des fruitières qui se décorent du titre emphatique de verduriers ; mais on n’y voit pas la fruitière. Elle ne s’acclimate que dans les quartiers Montmartre et Poissonnière, Saint-Denis et Saint-Martin. Elle affectionne le Marais et les faubourgs. C’est là qu’elle pousse et qu’elle fleurit dans sa luxuriante originalité. Il lui faut, comme à ses légumes, l’humidité des rues étroites.

C’est une femme qui a passé l’âge moyen de la vie, d’une physionomie honnête qui prévient tout d’abord, et d’un embonpoint assez prononcé. Elle n’est pas haute en couleurs comme l’écaillère et la marchande des halles ; elle n’a pas le coup d’oeil ferme, la voix masculine, et les gestes provoquants qui distinguent ces dames. Il y a en elle quelque chose de champêtre et de potager. Femme de tête néanmoins, active et suffisamment intelligente, ne soignant ni sa personne ni son langage, et tirant sa beauté de son propre fonds. Si sa robe ne lui serre pas trop étroitement la taille, c’est peut-être que, n’ayant plus de taille, elle ne saurait au juste où se serrer. Elle va, les manches relevées jusqu’aux coudes, montrant des bras d’un rouge légèrement foncé, et affublée d’un large tablier dont on ne saurait vanter l’entière blancheur. Elle aime tant son costume de tous les jours, qu’elle le garde aussi le dimanche. Seulement elle croit devoir changer de bonnet. - La coquette !

On comprend qu’une telle femme, alors même qu’elle est mariée, n’est jamais en puissance de mari. La loi, qui lui a fait un devoir de la soumission, s’est trompée en cela comme en mainte autre chose. Un mari de fruitière est un être problématique qui existe sans doute, mais qu’on ne voit pas, qu’on ne connaît pas, et dont on ne parle pas. Vivant, sa femme l’a enterré, tant elle le cache et le dissimule sous son importance et l’ampleur de sa personne. On prétend qu’il se meut, qu’il parle et vit comme les autres hommes. On dit même qu’il court dès le matin aux halles et aux marchés, qu’il achète et transporte chez sa femme les divers articles de son commerce, et qu’il l’aide à nettoyer certains légumes, et à écosser les petits pois. Nous voulons le croire ; mais, loin de donner son nom à sa femme, il perd jusqu’à son prénom. Il ne s’appelle ni Pierre, ni Simon, ni Jacques ; c’est sa femme, au contraire, qui lui impose le nom de son état, La fruitière ! C’est ainsi qu’on la désigne, et quand par hasard il est question du mari, on ne le connaît que sous ce titre, le mari de la fruitière !

Telle est même la force de l’habitude que, si d’aventure un homme se faisait fruitier on dirait de lui la fruitière.

Elle est placée immédiatement après l’épicier, sur cette limite moyenne où se rencontrent le riche et le pauvre. Elle a toutes les qualités de l’épicier, et n’a peut-être aucun de ses défauts. Les prétentions de celui-ci sont connues. Malgré son air candide et débonnaire, malgré son grade de sergent dans la garde nationale et sa casquette obséquieuse, il vise à l’esprit et au beau langage ; il exhale je ne sais quel parfum colonial et aristocratique. Il est fier de son encoignure qui domine deux rues, fier des grandes maisons qui l’honorent de leur pratique, et du comptoir d’acajou dans lequel trône superbement son épouse. La fruitière ne connaît pas tout cet orgueil : son comptoir, à elle, c’est une simple table ; son trône, c’est une chaise dépaillée ; ses pratiques, ce sont les bourgeois et les pauvres gens. Elle ne tient ni livres ni registres, et l’on n’a jamais dit qu’elle eût une caisse.

Les plus humbles entrent familièrement chez elle. Elle vend un peu cher, et surfait souvent. Mais quoi ! On ne lit pas sur son enseigne ces mots cabalistiques : prix fixe ; on a le droit, aujourd’hui si rare, de marchander avec elle, et où est le plaisir d’acheter quand on ne marchande pas ? Prenez-la à son premier mot ; elle sera toute fâchée et toute honteuse. Chose remarquable ! On voit fréquemment des bouchers et des boulangers, ces princes du commerce, condamnés pour vente à faux poids. L’épicier lui-même, ce type d’honnêteté, subit quelquefois la honte d’un jugement. La Gazette des Tribunaux, qui attache les délinquants au pilori de la publicité, n’a pas encore inscrit le nom de la fruitière dans ses colonnes vengeresses. Elle y brille par son absence.

A-t-on bien calculé jusqu’où s’étendent ses relations, et quelle importance morale et commerciale elle exerce dans un quartier ? Elle tient à tout, et tout vient aboutir à elle. Sa boutique est un centre autour duquel s’établissent et se rangent les autres professions ; et, tandis que l’épicier et le marchand de vin se carrent aux deux extrémités de la rue, elle règne paisiblement au milieu. Les riches, qui envoient leurs pourvoyeurs aux halles et aux marchés, se passeront de son voisinage, mais la classe pauvre et la bourgeoisie veulent l’avoir sous la main. Sans elle le quartier ne serait pas habitable. Où trouverait-on les provisions du ménage, toutes ces mille petites nécessités de la vie, et les nouvelles de chaque jour, qui sont encore un besoin ? Comment déjeuneraient la grisette, l’étudiant, l’artisan de tout état et de toute profession, sans le morceau de fromage quotidien, sans les fruits et les noix qu’elle leur mesure ou leur compte d’une main vraiment libérale ?  Le pot-au-feu des petits ménages pourrait-il se passer des carottes, des choux, des poireaux et des oignons qui relèvent si merveilleusement le goût de la viande, colorent le bouillon et lui donnent de la saveur ? L’habitant de Paris, qui ne connaît que sa ville, qui ne sait pas comment le blé pousse, quand se font la moisson et les vendanges, suit la marche des saisons en regardant la boutique de la fruitière. Elle lui rappelle ce qu’il eût sans doute fini par oublier, que, loin de ces rues boueuses, s’épanouissent de riants coteaux et des plaines verdoyantes. La nature parle à son cœur de Parisien ; et si, par un beau dimanche, il se détermine à franchir la barrière, ces colonnes d’Hercule sur lesquelles les badauds croient lire : - Tu n’iras pas plus loin ; s’il s’écarte, et va parcourant les bois de Belleville, et les Prés Saint-Gervais ; si, dans des chemins poudreux, il s’extasie sur la pureté de l’air qu’il respire ; si, tenté par n’importe quel fruit défendu, il tombe entre les mains inévitables du garde champêtre, qui le suivait pas à pas, et qui lui déclare procès-verbal au nom de la loi et de la pudeur publique : ces plaisirs, cette promenade enchantée, ces émotions si variées et si nouvelles, et surtout l’aspect de la verdure, a qui les doit-il, sinon à la fruitière ?

Chaque mois lui envoie ses productions. On voit paraître chez elle tour à tour l’oseille, la laitue, les asperges, la chicorée ; puis viennent les choux-fleurs et les petits pois, ces douces prémices de l’été ; les fraises et toute la famille des fruits rafraîchissants. Attendez : voici les pommes de terre nouvelles, toutes petites, toutes rondes, ou délicatement allongées. La pomme de terre suffirait seule à la gloire de la fruitière. La boutique où l’on trouve ce pain naturel doit être la première parmi les plus utiles et les plus honorées. L’automne arrive les mains pleines de ses brillants tributs, et l’hiver, qui ne produit rien, se pare longtemps des richesses de l’automne. La neige couvre déjà les campagnes et les jardins, que l’étalage de la fruitière, ce jardin artificiel, est aussi fourni que jamais.

Elle vend bien d’autres choses encore. Elle est renommée pour le beurre, le fromage et les œufs frais, et elle partage avec l’épicier l’honneur de cultiver les cornichons, ce légume proverbial. Regardez : voilà les plumeaux et de mystérieux balais dont l’usage ne s’exprime pas ; voilà des pots de toute forme et de toute couleur ; voilà des vases en faïence plus utiles qu’élégants, et dont le besoin se fait généralement sentir ; et, par le plus heureux contraste, le bon La Fontaine trouverait encore ici : De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet.

Le petit oiseau lui-même n’y est pas oublié ; outre le mouron (que deviendrait Paris sans mouron !), on voit suspendus en dehors de longs épis de millet, et des gâteaux circulaires, image trompeuse de nos échaudés.

Enfin c’est la fruitière qui fournit ces petits vases en terre cuite, dont l’étroite ouverture ne sait pas rendre ce qu’elle a reçu : les tirelires. Saluez, ô vous qui ne les connaissez pas. Les tirelires, si chères à la grisette, à la demoiselle de boutique, à l’enfant, à l’artisan laborieux ! Les tirelires, ces caisses d’épargnes des plaisirs innocents ! Les tirelires, que la fruitière vend un sou, et qu’une femme si rangée et si économe était seule digne de vendre.

Fleurs et fruits, fromage, beurre et œufs frais : tout cela, direz-vous, s’achète aux halles. Mais les halles sont si loin, et le temps à Paris est si cher ! La boutique de la fruitière est une petite halle établie dans chaque rue. Chaque maison y envoie chercher les provisions de la journée, et l’hôtel orgueilleux lui-même, quand la halle lui a manqué, se voit contraint de recourir à l’humble boutique, et s’étonne d’y être si bien servi.

Comprend-on maintenant l’importance morale de la fruitière ? Nul ne vient chez elle sans y échanger quelques paroles. C’est le rendez-vous favori des servantes ; et, par elles, les secrets des ménages descendent chaque matin et arrivent à son oreille. Placée sur la rue, et au pied de ces hautes maisons qui contiennent un monde entier, elle voit tout, elle sait tout. Amours de jeunes filles, querelles, scandales de tout genre, rien ne lui échappe ; et les pratiques, qui se succèdent sans relâche, et qui lui apportent le tribut de leurs liards et de leurs nouvelles, la tiennent au courant de ce qui se passe au loin, hors de son horizon et dans les quartiers avoisinants. Elle est la confidente de toutes les bonnes d’enfant. La portière ne jouit ni de son crédit, ni de sa considération. La portière est méchante, hargneuse et notoirement indiscrète. La fruitière est vantée pour sa discrétion et ses sages conseils. Et puis, - n’est-ce pas une femme établie ? Elle écoute et parle tout à la fois ; souvent elle s’interrompt pour ranger quelque chou qu’un pied distrait a délogé, quelque gros artichaut qui s’est écarté étourdiment de ses compagnons. Il y a toujours chez elle une histoire commencée, une de ces interminables histoires des Mille et une Nuits. On entre, on sort : l’auditoire féminin se renouvelle, et l’histoire continue ; elle s’égare en longs détours : elle se perd en mille anecdotes incidentes ; mais, à l’exemple du fameux conteur de Jeannot, c’est toujours la même histoire.

La fruitière a le cœur sur la main ; son amitié est solide, son obligeance est éprouvée ; tous les petits services qu’elle peut rendre, elle les rend avec empressement. Bien que son commerce soit plus qu’un autre un commerce en détail et ne supporte pas les longs crédits, elle ne laisse pas d’avancer à de pauvres voisines quelques liards et même quelques sous, elle, pour qui les sous et les liards sont des francs. A l’ouvrier indigent, à la veuve ou à l’orphelin, la brave femme fera, comme on dit, bonne mesure. - Aumône magnifique, noblement et délicatement déguisée, dont personne ne lui saura gré, et pour laquelle elle ne recevra pas même un merci ; car ceux qu’elle oblige ainsi ne s’en doutent pas !

Les écoliers, les gamins des carrefours qui s’arrêtent avec admiration devant les merveilles opulentes de l’épicier, contemplent avec une convoitise plus naturelle et mieux sentie les bonnes choses que vend la fruitière ; souvent même ils organisent de petits vols à ses dépens : ma maraude réussit presque toujours, et les voilà qui fuient, en se pressant d’anéantir le corps du délit. L’épicier dépêcherait son garçon à leurs trousses ; il s’élancerait lui-même après eux, en dépit de sa gravité, et, d’un air formidable, il les conduirait au violon. La fruitière, avertie trop tard, accourt, comme l’araignée, du fond de son domaine, et apparaît, les deux poings sur les hanches et le bonnet légèrement posé de travers : elle crie au voleur et à la garde, et poursuit les maraudeurs de sa voix glapissante. Si un voisin officieux parvient à les attraper et les amène tout confus devant leur juge, elle les charge d’imprécations ; elle leur prédit l’échafaud, et finit souvent par les renvoyer avec un bon sermon et une poignée de cerises.

Qui comprendra les joies, les soucis de cette existence paisible, où tous les jours se ressemblent, où les contrecoups des plus grandes convulsions viennent s’amortir ? Napoléon prétendait qu’il y avait peut-être, dans quelque coin de Paris, un être isolé qui n’avait pas entendu le retentissement de son nom. Eh bien ! la fruitière, qui sait tant de choses de la vie usuelle, ne sait presque rien des événements politiques ; bien différente de la portière sa voisine, qui a les prétentions et le savoir d’un homme d’état. Parfois, dans ses heures de désœuvrement, elle emprunte à celle-ci une moitié de vieux journal. Elle lit rarement, et ne sut jamais bien lire ; elle épelle donc à grand peine, et en estropiant les mots : elle ne comprend pas beaucoup ; mais c’est sans doute la faute du journal ; et puis la fin de la phrase ou de la page lui expliquera ce qui lui semble obscur et incohérent. La phrase finit, la page s’achève, et la lectrice n’a recueilli que des termes étranges, des noms qu’elle a entendu prononcer, mais dont elle ignore l’histoire. Lasse enfin et découragée, elle abandonne cet exercice fatigant pour ses yeux et pour son intelligence, et en revient à son vieux livre de prières, livre qu’elle sait par cœur, ce qui ne veut pas dire qu’elle le comprenne. Qu’importe au surplus ? où l’esprit manque, le cœur suffit.

Elle sort rarement de sa boutique : tant de monde s’y donne rendez-vous, qu’elle a toujours compagnie. Le dimanche, quand un beau soleil a séché les pavés, la fruitière, assise devant sa porte, tient salon dans la rue, à l’ombre des hautes maisons et à la fraîcheur des bornes-fontaines qui coulent en petits ruisseaux. Tout en discourant avec ses voisins, elle jette un regard de complaisance sur son jardin potager. Que d’autres courent à la barrière et se ruinent en danses et en plaisirs de toute sorte ; ses jouissances à elle sont plus intimes. Trouver, découvrir une belle partie de légumes ; pouvoir exposer des prunes mieux colorées, des œufs plus gros, des choux plus massifs ; mettre devant sa porte, comme une enseigne, quelque potiron monumental, que l’on se montre du doigt, dont on parle dans le quartier, et à l’aspect duquel les curieux ébahis s’arrêtent avec respect : voilà sa joie, son orgueil, son triomphe, ce qu’elle aime à voir et à entendre.

Faut-il qu’un si beau caractère ait ses taches et ses défauts ! elle est jalouse : elle a le cœur de César, et ne veut pas être la seconde dans sa rue. Les primeurs, qu’une rivale parvient à étaler quelques jours avant elle, l’empêchent de dormir. Ces boutiques ambulantes de légumes, ces petits comptoirs improvisés sous les portes cochères et devant les allées, et qui ne payant ni loyer ni patente peuvent vendre à meilleur marché, contristent la fruitière et lui causent des déplaisirs mortels. Elle incrimine le commissaire de son quartier, les agents de police et môsieur le préfet de police lui-même, et dans l’excès de la passion elle s’écrie : « Si j’étais gouvernement !.... »

On lui reproche encore de se livrer immodérément à l’interprétation des songes, et de se demander chaque matin, après de longs efforts de mémoire : Ai-je rêvé chien, chat ou poisson ? - Ne rions pas trop de cette faiblesse, nous qui faisons les esprits forts. N’est-ce pas une récréation innocente, une source intarissable d’émotions qui ne coûtent rien à personne ? heureux qui, au milieu des tristes réalités de la vie, s’inquiète d’un songe ! Il y a là plus de bonhomie, plus de naïveté, plus de poésie peut-être que dans tout un poème. Eh bien, oui : malgré de trop nombreuses déceptions, la fruitière croit aux rêves. Ne lui parlez pas, ne la questionnez pas : gardez-vous surtout de rire devant elle, et de chercher à la tirer de cette humeur chagrine où elle semble se complaire. Ce jour est un jour funeste. Ses fruits se moisiront : on viendra lui échanger une pièce fausse ; elle trouvera une pierre frauduleusement cachée dans sa motte de beurre. A quoi ne doit-elle pas s‘attendre ? Apprenez qu’elle a fait un rêve, et qu’elle a vu quelque chose d’effrayant, dont le souvenir la poursuit ; quelque chose enfin qui la menace de tous les malheurs et qu’elle ne peut interpréter d’une manière un peu rassurante. - C’était un matou, un matou noir !

La nature de quelques-uns de ses articles ne lui permet pas d’avoir un chat, cet ami déclaré, ou, si l’on veut, cet ennemi du fromage ; car tant d’amour ressemble presque à de la haine. Elle remplace souvent le luxe d’un perroquet par un geai ou une pie, ces perroquets de la petite propriété ; oiseaux babillards, qui lui font une concurrence redoutable. Mais, le plus communément, elle suspend à côté de sa porte une cage qui renferme un chardonneret ou un serin. Le petit chanteur, bien fourni de mouron et de millet, et entouré de verdure, se croit au milieu d’un jardin, et, dans cette douce illusion, il ne se tait pas de tout le jour.

Il est des fêtes réservées ou la fruitière s’arrache enfin à cet étroit domaine qui est pour elle un univers ; des occasions solennelles où elle s’aventure à visiter les Tuileries, les musées, et, mieux encore, le Jardin des Plantes. Il ne faut rien moins que l’arrivée à Paris d’une parente à qui l’on veut faire les honneurs de la capitale. La fruitière s’est parée de ses plus brillants atours ; son mari, cet être de raison, apparaît enfin en chair et en os, et entièrement semblable aux autres hommes. Il est chargé d’un ample parapluie rouge, et donne le bras à sa femme. Le couple patriarcal s’avance lentement au milieu des merveilles que le progrès enfante tous les jours ; il jouit de l’étonnement de la provinciale, que la vue de tant de belles choses semble pétrifier, et s’étonne lui-même à l’aspect des maisons et des trottoirs élevés et construits depuis sa dernière excursion. Il reconnaît à peine les quartiers qu’il a parcourus autrefois ; il s’égare au milieu des rues nouvelles, et se voit contraint de demander son chemin dans Paris. Pour des Parisiens qu’elle humiliation ! Les tableaux de nos musées, qu’il s’efforce de comprendre qu’il explique à sa manière, lui causent plus de fatigue que de plaisir. Il n’est véritablement heureux qu’au Jardin des Plantes : il se pâme d’admiration devant les ours ; il ne les quitte que pour aller à l’éléphant, et de là à la girafe qu’il s’obstine à appeler girafle ; il tressaille d’effroi au rugissement du tigre et du lion, et se communique mainte réflexion sur la férocité de l’hyène et le naturel licencieux du singe.

Ainsi vieillit la fruitière. Peu à peu l’âge a courbé sa taille et roidi ses membres. Elle est encore rieuse et d’humeur facile ; mais elle a perdu la vivacité de ses mouvements. Qui lui succédera ? Elle a une fille dont elle est fière, et qu’elle déclare être son vivant portrait. Simple et prosaïque en ce qui la regarde elle-même, à force d’amour maternel elle devient romanesque, et rêve pour son enfant un état propre et sans fatigue, une vie sans travail et, finalement, un riche mariage. Les blanches mains, les doigts effilés de son Angélina sont-ils faits pour soulever de grossiers légumes ? Non, sans doute. Aussi mademoiselle sait-elle lire, écrire et broder. Elle sera ouvrière en robes, modiste, artiste peut-être ; elle ne sera pas fruitière, ce qui eût été plus sûr.

Un matin la boutique s’ouvre plus tard qu’à l’ordinaire, et l’on y voit avec étonnement un homme qui va et vient d’un air effaré au milieu des légumes, marchant sur les uns, culbutant les autres et ne sachant où trouver ceux qu’on lui demande : c’est le mari devenu fruitière, tandis que sa femme malade s’inquiète et se tourmente, et souffre moins de son mal que de la contrariété d’être retenue dans son lit. A cette nouvelle, le quartier s’attriste et s’émeut : la rue n’est point jonchée de paille pour amortir le bruit des passants, effort impuissant de la richesse contre la douleur, vaine précaution que dissipe le pied des chevaux et qu’emportent les roues des voitures ; mais les voisines, mais les bonnes amies, mais les commères de la brave femme se pressent en foule à sa porte. Elles accablent de leurs questions, elles étourdissent de leurs conseils le malheureux mari qui ne sait à laquelle entendre. Toutes lui recommandent une recette différente, une recette infaillible dont la vertu est souveraine et qui ne peut manquer de guérir la malade : c’est un bruit, une confusion, un mélange bizarre de paroles, jusqu’à ce que la troupe bruyante, cessant de s’entendre, baisse subitement la voix et se taise tout à coup, pour recommencer quelques instants plus tard.

Le jour où la fruitière est rendue à ses pratiques est un jour de fatigue et de joie. Il lui faut dire-elle même et raconter de point en point, bien que son mari l’ait racontée cent fois, toute l’histoire de sa maladie. L’auditoire en cornette, debout et le panier au bras, écoute avidement, et fait sur les moindres circonstances de longs et savants commentaires. La Faculté elle-même en serait à bon droit étonnée. On apprend alors qu’elle est la voisine dont la recette a été suivie de préférence. Approchez-vous, prenez votre part du spectacle. Regardez cette mortelle extraordinaire, contemplez son visage, étudiez ses traits pendant qu’elle se laisse complaisamment admirer. Tous les yeux sont fixés sur elle ; on l’envie, on lui en voudrait presque de son succès. Voilà une réputation faite, voilà une femme dont on parlera dans le quartier, et qu’on viendra consulter de toutes les rues avoisinantes. Désormais sa clientèle est assurée. Elle jouie déjà de sa célébrité : elle triomphe, elle est heureuse. - C’est elle qui a guéri la fruitière !

Avertie par cet accident, celle-ci prend enfin le parti de vendre sa boutique, et elle abandonne le quartier qu’elle aima si longtemps. Une autre succède à sa popularité et à son importance. C’est un grand événement dans la rue. Mais quoi ! tout s’oublie. Peu à peu on parle moins de l’ancienne fruitière, suivant l’usage de ce monde inconstant qui ne sait pas se souvenir de ceux qu’il ne voit plus. Elle disparaît ; elle se retire aux extrémités de Paris, et s’enferme dans un petit enclos qu’elle sème et qu’elle arrose, où elle s’entoure de fleurs, où elle cultive, sans les vendre, ces légumes bien-aimés qu’elle vendit pendant tant d’années sans les cultiver. Elle reste fidèle à ses goûts et à ses habitudes, et jusqu’au bout elle est, du moins à l’endroit du chou, comme ces honnêtes lapins de Boileau

Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris,

Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.

 

FRANÇOIS COQUILLE.

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Published by dominique - dans Coquille - François
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