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25 avril 2007 3 25 /04 /avril /2007 01:35

 

« Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines ;

Par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin ;

Par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue.

 

La justice guidait la main de mon auteur ;

Le pouvoir souverain m'a fait venir au monde,

La suprême sagesse et le premier amour.

 

Nul autre objet créé n'existait avant moi,

A part les éternels ; et je suis éternelle.

Vous, qui devez entrer, abandonnez l'espoir. »

 

Je vis ces mots, tracés d'une couleur obscure,

Ecrits sur le fronton d'une porte, et je dis

« Maître, leur sens paraît terrible et difficile. »

 

Il répondit alors comme doit faire un sage

« Il te faut maintenant oublier tous les doutes,

Car ce n'est pas ici qu'un lâche peut entrer.

 

Nous sommes arrivés à l'endroit où j'ai dit :

Que tu rencontreras des hommes dont la peine

Est de perdre à jamais le bien de l'intellect. »

 

Ensuite il vint me prendre une main dans les siennes,

Et me rendit courage avec un doux sourire,

Me faisant pénétrer au sein de ce mystère.

 

Là, des pleurs, des soupirs, des lamentations

Résonnent de partout dans l'air privé d'étoiles,

Si bien qu'avant d'entrer j'en eus le cœur serré.

 

Des langages confus et des discours horribles,

Les mots de la douleur, l'accent de la colère,

Les complaintes, les cris, les claquements des mains

 

Y font une clameur qui sans cesse tournoie

Au sein de cette nuit à tout jamais obscure,

Pareille aux tourbillons des tourmentes de sable.

 

Et moi, de qui l'horreur ceignait déjà les tempes

« Ô maître, dis-je alors, qu'est-ce que l'on entend ?

Qui sont ces gens, plongés si fort dans la douleur ? »

 

« c'est là, répondit-il, la triste destinée

Qui guette les esprits de tous les malheureux

Dont la vie a coulé sans blâme et sans louange.

 

Ils demeurent ici, mêlés au chœur mauvais

Des anges qui, jadis, ne furent ni rebelles

Ni fidèles à Dieu, mais n'aimèrent qu'eux-mêmes.

 

Le Ciel n'a pas admis d'en ternir sa beauté,

Et l'Enfer à son tour leur refuse l'entrée,

Car les autres damnés s'en feraient une gloire. »

 

« Maître, repris-je encor, quelle raison les fait

Se lamenter si fort et geindre ainsi sans cesse ? »

« Je te l'expliquerai, dit-il, en peu de mots.

 

Ceux-ci ne peuvent plus attendre une autre mort ;

Et leur vile existence est à ce point abjecte,

Qu'ils auraient mieux aimé n'importe quel destin.

 

Le monde ne veut pas garder leur souvenir,

La Pitié les dédaigne, ainsi que la Justice.

C'est assez parlé d'eux  jette un regard et passe ! »

 

En arrivant plus près, je vis une bannière

Qui tournait tout en rond, et qui courait si vite

Qu'elle semblait haïr tout espoir de repos.

 

Derrière elle venait une si longue file

De coureurs, que je n'eusse imaginé jamais

Que la mort en pouvait faucher un si grand nombre.

 

Je reconnus certains des esprits de la ronde,

Les ayant observés, et l'ombre de celui

Qui fit par lâcheté le grand renoncement.

 

Et ce ne fut qu'alors que je sus clairement

Que j'avais devant moi la foule des indignes

Que le démon et Dieu repoussent à la fois.

 

Ces gens, qui n'ont jamais vécu réellement,

Etaient tout à fait nus, pour mieux être piqués

Des guêpes et des taons qu'on voyait accourir.

 

Leur visage baignait dans des ruisseaux de sang

Qui se mêlaient aux pleurs et tombaient à leurs pieds,

Alimentant au sol une hideuse vermine.

 

Ensuite, ayant porté mon regard au-delà,

J'aperçus une foule au bord d'un grand cours d'eau.

« Maître, lui dis-je alors, voudrais-tu m'expliquer

 

Qui sont ceux de là-bas ? Quelle loi les oblige

A se presser ainsi, pour chercher un passage,

Si dans l'obscurité mes yeux voient assez clair ? »

 

Il me dit seulement  « Tu le verras toi-même,

Puisque notre chemin nous mènera tout droit

Sur le rivage affreux du funeste Achéron. »

 

J'en eus si honte alors, que je baissai les yeux,

Craignant que mon discours ne lui fût importun,

Et je ne dis plus mot jusqu'aux berges du fleuve.

 

Là, je vis s'avancer vers nous, dans un esquif,

Un vieillard aux cheveux aussi blancs que la neige,

Qui criait  « Gare à vous, pervers esprits damnés !

 

Perdez dorénavant l'espoir de voir le Ciel !

Je viens pour vous mener là-bas, sur l'autre rive,

Dans l'éternelle nuit, les flammes ou le gel.

 

Et toi, qu'attends-tu donc, âme vivante, ici ?

Éloigne-toi, dit-il, des autres qui sont morts ! »

Et s'étant aperçu que j'attendais toujours,

 

Il dit  « Par d'autres ports et par d'autres chemins

Tu pourras traverser, mais non par celui-ci,

Car il faut pour ton corps une nef plus légère. »

 

« Ne te courrouce point, Caron, lui dit mon guide.

On veut qu'il soit ainsi, dans l'endroit où l'on peut

Ce que l'on veut  pourquoi demander davantage ? »

 

Le silence revint sur la bouche aux poils blancs

De ce vieux nautonier du livide marais,

Aux deux yeux paraissant deux bouches de fournaise.

 

Pourtant les esprits nus et recrus de fatigue

Changèrent de visage et claquèrent des dents,

Dès qu'il eut prononcé son barbare discours.

 

Ils commencèrent tous à maudire le Ciel,

L'engeance des humains, le lieu, le jour et l'heure

De leur enfantement, et toute leur semence.

 

Leur foule vint ensuite, en une seule fois,

Pleurant amèrement, sur la rive fatale

Où dévalent tous ceux qui ne craignent pas Dieu.

 

Pendant ce temps, Caron, le diable aux yeux de braise,

Rassemble leur troupeau, les range avec des signes,

Frappant de l'aviron ceux qui semblent trop lents.

 

Comme tombent, l'automne, et s'envolent au vent

Les feuilles tour à tour, en sorte que la branche

Finit par enrichir le sol de sa dépouille,

 

Ces mauvais héritiers de l'engeance d'Adam

Se détachent des bords, répondant à ses signes

Comme l'oiseau des bois obéit à l'appeau.

 

Ensuite ils partent tous sur les ondes noirâtres ;

Et ils n'ont pas rejoint le rivage d'en face,

Qu'une nouvelle file a remplacé la leur.

 

« Mon cher enfant, me dit courtoisement mon maître,

Ceux que la mort surprend dans le courroux de Dieu

Arrivent tous ici, quel que soit leur pays.

 

Ils courent aussitôt pour traverser le fleuve ;

La justice de Dieu les y pousse si fort,

Que leur même terreur se transforme en désir.

 

Jamais une âme juste ici n'est descendue ;

Donc, si Caron s'émeut de te voir arriver,

Tu comprends maintenant le sens de sa surprise. »

 

Il venait de parler, quand l'étendue obscure

Trembla soudain si fort, que le seul souvenir

De ma frayeur d'alors me baigne de sueur.

 

De la terre des pleurs surgit une tourmente

Qui jetait des lueurs rouges comme la foudre,

Si fort, que j'en perdis le contrôle des sens,

Et je tombai par terre, comme un homme qui dort.

 

Dante Alighieri (Durante degli Alighieri)

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Published by dominique - dans Dante Alighieri
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